Sur une terrasse de Beyrouth, une playlist jaillit d’un smartphone : ici, la voix d’Amr Diab côtoie celle de Dua Lipa, et le dabke s’invite dans des beats électroniques. En 2024, choisir une plateforme de streaming au Moyen-Orient, c’est choisir plus qu’un simple catalogue : c’est privilégier une certaine idée de la musique, du partage, de l’identité.
Le marché arabe, longtemps négligé par les géants occidentaux, est devenu ces dernières années un terrain d’expérimentations intenses, d’alliances stratégiques et parfois de chocs culturels féconds. Deux noms dominent cette scène : Anghami, premier acteur local né au Liban, et Deezer, le challenger français solidement implanté grâce à ses partenariats régionaux.
Ces plateformes incarnent deux visions radicalement différentes : d’un côté, l’artisan digital qui connaît l’intonation juste du marché arabe, de l’autre, le stratège global, fort de ses algorithmes et de son expérience internationale.
| Plateforme | Date de création | Pays d’origine | Utilisateurs actifs (2024) | Marchés principaux | Caractéristiques distinctives |
|---|---|---|---|---|---|
| Anghami | 2012 | Liban | Plus de 19 millions | MENA (Égypte, Arabie Saoudite, Émirats...) | Focus arabe, contenus locaux exclusifs, interface bilingue, outils sociaux |
| Deezer | 2007 | France | Environ 9,6 millions payants dans le monde, analyse : ≈ 4 millions au MENA (partenariats inclus) | Global ; ancrage fort en Arabie Saoudite, Égypte | Algorithme Flow, recommandations globales/locales, deals avec Rotana, interface multilingue |
Sources : Forbes Middle East, Music Business Worldwide, rapports annuels Anghami/Deezer, IFPI MENA 2023.
Anghami, c’est d’abord une histoire d’écoute taillée à la mesure des publics arabes. Pourquoi l’application née à Beyrouth en 2012 s’est-elle imposée aussi vite ? “We want you to feel at home here”, répètent ses fondateurs.
Mais Anghami ne se contente pas de distribuer du streaming : la firme s’implique en amont dans la production (Anghami Originals), noue des partenariats exclusifs avec Rotana (major arabe) et investit dans des podcasts en arabe.
Le résultat ? Une fidélité manifeste, en particulier dans les segments Égyptiens - Saoudiens, où Anghami demeure la référence pour “tout ce qui est pop, trap ou arabe alternatif” (cf. Fast Company ME, 2023).
Face à ce “local hero”, Deezer avance une partition différente. Le service français a misé d’emblée sur le partenariat avec Rotana en 2018, arrosant ainsi son catalogue de centaines de milliers de titres de Fairouz à Abd El Halim Hafez (Music Business Worldwide, 2018).
La stratégie Deezer ? Plutôt que la spécialisation ultra-locale d’Anghami, le streaming français vend “le meilleur des deux mondes” : l’innovation d’un acteur européen, combinée à des catalogues et équipes locales. Deezer a aussi investi dans le podcast arabe et l'audio talk.
Le Moyen-Orient reste un des marchés mondiaux où le paiement direct n’est pas une évidence. En 2023, seuls 4% des utilisateurs de streaming déboursaient un abonnement "full premium", d’après l’IFPI. Le défi : monétiser tout en restant accessible.
| Anghami | Deezer |
|---|---|
|
|
Les deux plateformes investissent aussi dans la data analytiques, vendue aux labels venus mesurer la popularité d’un morceau au Caire, à Casablanca ou Jeddah.
La vraie bataille se joue dans les playlists.
La playlist “Today’s Arabic Hits” sur Anghami reste la plus suivie de la région (près de 1,7 million d’abonnés en 2024), tandis que Deezer tire parti de ses algorithmes pour pousser les collaborations cross-culturelles (feat. rap franco-marocain, pop égyptienne remixée par des DJs européens).
Derrière l’apparente bataille technologique, se joue un dialogue complexe avec la société. Anghami multiplie les initiatives d’éducation musicale, finance des ateliers de beatmaking dans les universités égyptiennes, sponsorise la “Saudi Music Commission”.
Deezer investit, lui, dans la “curation croisée” : chaque employé local peut monter une playlist, les festivals de musique (Cairo Jazz, Red Sea Sounds) sont relayés en temps réel, et les radios live permettent de mêler musiques du Levant à des tendances mondiales.
Dans un espace où la censure ou la sensibilité religieuse sont omniprésentes, chaque plateforme ajuste ses filtres, opte pour l’automodération et dialogue en continu avec les autorités et les labels (cf. Al Monitor, 2022).
La partition reste ouverte, mais certains signes s’imposent.
Deezer possède la puissance technique, le réseau global ; Anghami la finesse culturelle, la “voix” arabe. Les deux dynamisent un écosystème où labels indépendants, scènes underground et stars établies cohabitent dans une mosaïque sonore en perpétuel mouvement.
Le streaming, dans le monde arabe, n’est plus un simple tuyau : c’est un amplificateur d’identités, un théâtre où dialoguent Bedouin, K-Pop, Soul cairote, et pop parisienne.
Face à l’irrésistible envie d’écouter “sa propre histoire” et à la fascination croissante pour le global, Anghami et Deezer illustrent la tension entre proximité et ouverture, appartenance et curiosité. En filigrane, des enjeux colossaux : la monétisation des artistes locaux, l’archivage de patrimoines musicaux fragiles, l’émergence de nouveaux genres – du trap maghrébin à la drill cairote.
Demain, l’équilibre pourrait se déplacer, avec l’arrivée d’Apple Music, la percée de Spotify, ou de nouveaux acteurs venus de Turquie, du Golfe, d’Afrique du Nord. Mais pour l’instant, la scène reste rivée à cette dualité : Anghami, chef d’orchestre régional, et Deezer, chef d’orchestre du monde. La partition reste inachevée. Qui relève la prochaine note ?
Pour aller plus loin :
Behind the headline-grabbing stars and viral tracks, there is a subculture shaping our playlists: data analysts are deciphering oceans of listener data, refining how algorithms serve music, and informing the...
Somewhere between the blue-glow dashboards of Spotify for Artists and the rhythmic pulse of TikTok, a quiet revolution has redrawn the borders of artist management. There was a time when...
Picture Tokyo’s Shibuya, midnight: neon-lit streets pulsing with energy, a DJ in a narrow bar cueing tracks not from a vinyl crate nor a CD wallet, but straight from...
Picture a Friday in Lagos, Seoul, or London: headphones plugged in, screens glowing as millions hit “Play” on their chosen streaming app. What comes next isn’t just a personal...
It was once said that music floats freely across borders, but creation—real creation—remained a local, human craft. In the smoky twilight of Abbey Road’s studio, or the...
Music NFTs—non-fungible tokens tied to music—may sound cryptic, but at heart, they’re digital certificates of ownership or access. Each token is unique, embedded on a blockchain (most...